Psychanalyse : pourquoi fuyons-nous ce qui est en nous ? (L'éclairage de Freud et Mélanie Klein)

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L’article en bref

Dans La Conscience, Victor Hugo raconte la fuite de Caïn après le meurtre de son frère Abel. Où qu’il aille, un œil continue de le regarder.

Cette image permet d’interroger, avec Freud et Melanie Klein, ce qui se passe lorsque nous ne pouvons pas encore reconnaître certaines parts de nous-mêmes. Nous pouvons alors fuir, projeter au-dehors ce qui nous menace intérieurement ou nous sentir persécutés par ce que nous ne parvenons pas à penser.

Le passage vers une culpabilité plus élaborée suppose autre chose : pouvoir reconnaître que nous avons pu éprouver de l’agressivité envers quelqu’un que nous aimons. C’est alors que la réparation devient possible.

Pourquoi fuyons nous ?

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La vidéo ci-dessous parcourt ce chemin en voix off. L’article qui suit approfondit chaque concept avec des situations que vous reconnaîtrez dans votre propre vie si vous souhaitez aller plus loin.

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Caïn fuit, mais l’œil est toujours là

Il y a des images qui ne s’oublient pas.

Caïn vient de tuer son frère Abel. Victor Hugo ne s’attarde pas sur le meurtre. Il commence après.

Caïn fuit.

Il marche, s’éloigne, construit des murs toujours plus épais, cherche à se protéger et finit par descendre sous terre.

Mais où qu’il aille, l’œil est toujours là.

« L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »

On peut évidemment lire cet œil comme celui de Dieu.

Mais la psychanalyse nous permet aussi d’utiliser cette image pour penser autrement la fuite de Caïn.

Et si ce qu’il cherchait à fuir n’était plus seulement à l’extérieur de lui ?

C’est cette question qui rapproche étonnamment le poème de Victor Hugo de certaines idées développées plus tard par Freud et Melanie Klein.

Quand quelque chose agit avant que nous ayons le temps de penser

Freud a montré qu’une partie de notre vie psychique échappe à notre conscience.

Nous ne savons pas toujours pourquoi une parole nous atteint autant, pourquoi une colère surgit brutalement ou pourquoi nous réagissons d’une manière que nous regrettons quelques instants plus tard.

Il peut nous arriver quelque chose de beaucoup plus ordinaire que l’histoire de Caïn.

Votre partenaire vous fait une remarque.

Vous répondez sèchement.

Beaucoup plus sèchement que vous ne l’auriez voulu.

Quelques minutes plus tard, vous vous demandez :

« Pourquoi ai-je réagi comme ça ? »

Ce n’est peut-être pas seulement la remarque qui vous a touché.

Elle a pu rencontrer quelque chose de plus ancien : une accumulation de frustrations, le sentiment de ne pas être reconnu, une sensibilité particulière à la critique.

Freud parle de processus primaire pour désigner un fonctionnement psychique où la tension cherche une décharge sans passer par toute l’élaboration de la pensée.

À retenir — Le Ça

Chez Freud, le Ça désigne notamment le monde pulsionnel et inconscient.

Il ne réfléchit pas comme le ferait une pensée consciente et organisée.

Une émotion peut donc parfois nous faire agir avant même que nous ayons compris ce qu’elle venait toucher en nous.

Le Moi : créer un espace entre l’impulsion et l’acte

Dans le poème, Caïn ne semble pas pouvoir s’arrêter.

Il fuit.

Puis il construit une protection.

Puis une autre.

Comme si la seule réponse possible à ce qui le poursuit était de mettre toujours davantage de distance.

Chez Freud, le Moi doit justement accomplir un travail difficile : tenir compte à la fois de nos désirs, de nos conflits intérieurs et de la réalité.

Il ne maîtrise pas tout et n’est lui-même pas entièrement conscient.

Mais il peut permettre que quelque chose apparaisse progressivement entre ce que nous ressentons et ce que nous faisons :

un espace pour penser.

Je suis en colère, mais pourquoi ?

Je me sens attaqué, mais que s’est-il réellement passé ?

J’ai envie de fuir, mais qu’est-ce que je cherche à éviter ?

Cet espace ne fait pas disparaître l’émotion.

Il permet simplement de ne plus être entièrement emporté par elle.

À retenir — Le processus secondaire

Freud oppose au processus primaire un processus secondaire, davantage lié à la prise en compte de la réalité et à la possibilité de différer une réponse.

Le Surmoi : lorsque le regard devient intérieur

Dans le poème de Victor Hugo, les descendants de Caïn construisent des protections toujours plus impressionnantes.

À un moment, ils gravent même sur une porte :

« Défense à Dieu d’entrer. »

Mais l’œil est déjà là.

Cette image peut également nous faire penser au Surmoi freudien.

Au cours de notre développement, certaines interdictions et exigences venues de l’extérieur sont progressivement intériorisées.

Le regard qui nous juge n’a alors plus besoin d’être physiquement présent.

Nous pouvons devenir nous-mêmes celui qui nous observe, nous accuse ou nous condamne.

Mais avec Caïn, quelque chose semble encore plus archaïque.

Il ne s’arrête pas pour penser ce qu’il a fait.

Il ne cherche pas à réparer.

Il fuit parce qu’il se sent poursuivi.

C’est ici que Melanie Klein nous permet d’aller plus loin.

Melanie Klein : lorsque la menace semble venir de l’extérieur

Melanie Klein s’est intéressée à des formes très précoces de la vie psychique, bien avant que l’enfant puisse comprendre toute la complexité de ses propres sentiments.

Elle utilise notamment l'expression position schizo-paranoïde.

Le terme peut impressionner. Il ne désigne pas ici une maladie psychiatrique.

Il décrit une manière archaïque d’organiser l’expérience dans laquelle ce qui est vécu comme bon et ce qui est vécu comme mauvais sont encore fortement séparés.

L’enfant peut aimer ce qui le satisfait et éprouver une rage considérable lorsque ce dont il dépend lui manque.

Mais il ne peut pas encore facilement reconnaître :

« Cette agressivité vient aussi de moi. »

Une partie de ce qui est insupportable intérieurement peut alors être projetée au-dehors.

Et ce qui vient du dehors devient menaçant.

L’œil de Caïn comme figure de persécution

C’est ici que l’œil de Victor Hugo devient particulièrement intéressant.

Plus Caïn fuit, plus l’œil le poursuit.

Plus il construit de murs, plus la menace semble impossible à arrêter.

Dans une lecture inspirée de Melanie Klein, on peut voir dans cette fuite quelque chose d’une angoisse persécutrice.

Ce qui ne peut pas être reconnu intérieurement revient comme une menace extérieure.

Cela ne signifie évidemment pas que Victor Hugo écrivait une théorie kleinienne avant Melanie Klein.

Il s’agit d’utiliser la puissance de son image pour penser un mouvement psychique.

Et nous pouvons en retrouver des formes beaucoup plus ordinaires dans notre vie.

Après une réunion, par exemple, vous êtes persuadé que votre responsable vous en veut.

Vous repensez à son silence.

À son regard.

À une phrase prononcée rapidement.

Peut-être avez-vous raison.

Peut-être pas.

La question intéressante devient :

« Est-ce que je réagis uniquement à ce qui s’est réellement passé, ou également à quelque chose que cette situation réveille en moi ? »

À retenir — La projection

La projection consiste à attribuer à l’extérieur quelque chose qui appartient aussi à notre propre monde psychique.

Cela ne signifie pas que les menaces extérieures n’existent pas.

Il s’agit plutôt de pouvoir se demander :

« Quelle part de ce que je ressens appartient à la situation, et quelle part vient aussi de moi ? »

Pourquoi parler de honte plutôt que de culpabilité chez Caïn ?

La distinction est importante.

Dans la lecture que je propose ici, Caïn n’est pas encore dans une culpabilité véritablement élaborée.

Il se cache.

Il fuit le regard.

Il cherche à disparaître.

Quelque chose de la honte peut être pensé dans ce mouvement : non pas encore la possibilité de reconnaître pleinement le mal fait à l’autre, mais le besoin de se soustraire au regard qui expose et condamne.

Surtout, Caïn reste pris dans une expérience de persécution.

L’œil le regarde.

L’œil le poursuit.

L’œil est encore vécu comme venant du dehors.

Or, chez Melanie Klein, la culpabilité qui permet véritablement la réparation suppose un autre mouvement psychique.

De la position schizo-paranoïde à la position dépressive

Melanie Klein appelle position dépressive un moment essentiel du développement psychique.

Là encore, le terme ne désigne pas une dépression au sens clinique.

Quelque chose de fondamental devient progressivement possible :

la personne aimée et la personne contre laquelle nous éprouvons de l’agressivité peuvent être reconnues comme une seule et même personne.

Je peux aimer quelqu’un et lui en vouloir.

Je peux être en colère contre lui sans que tout ce qu’il y avait de bon disparaisse.

Et surtout :

À retenir — Deux positions chez Melanie Klein

Dans la position schizo-paranoïde, dominent notamment le clivage, la projection et les angoisses de persécution.

Dans la position dépressive, il devient davantage possible de reconnaître l’ambivalence : la personne aimée est aussi celle contre laquelle nous pouvons éprouver de l’agressivité.

Cette reconnaissance peut faire naître la culpabilité et le désir de réparer.

je peux reconnaître que j’ai pu faire du mal à quelqu’un que j’aime.

C’est à partir de cette intégration que la culpabilité prend un autre sens.

De la culpabilité à la réparation

Imaginons maintenant une scène très simple.

Vous vous disputez avec quelqu’un que vous aimez.

Sur le moment, vous êtes convaincu d’avoir raison.

Vous ne voyez que ce qu’il vous a fait.

Puis quelques heures passent.

Vous repensez à son visage.

Vous vous souvenez de vos paroles.

Et quelque chose se déplace.

Vous continuez peut-être à penser qu’il vous a blessé.

Mais vous pouvez désormais reconnaître :

Culpabilité et réparation

« Moi aussi, je lui ai fait du mal. »

Vous pouvez tenir les deux réalités ensemble.

C’est inconfortable.

Mais c’est précisément parce que l’autre compte encore pour vous que peut apparaître le désir de réparer.

Présenter des excuses.

Revenir sur ce qui s’est passé.

Essayer de comprendre.

Ou parfois simplement reconnaître ce qui ne pourra pas être réparé.

À retenir — La réparation

Chez Melanie Klein, la réparation ne consiste pas simplement à « se faire pardonner ».

Elle naît de la possibilité de reconnaître que notre agressivité a pu atteindre une personne que nous aimons également.

C’est ce passage qui différencie profondément la culpabilité de la seule peur d’être puni.

Caïn ne peut pas encore réparer

C’est ici que nous pouvons revenir à Caïn.

Dans le poème, il ne se retourne jamais vraiment vers Abel.

Il ne peut pas tenir ensemble son agressivité et son lien à son frère.

Il fuit.

Dans cette lecture, Caïn reste donc prisonnier d’une logique plus archaïque :

« Quelque chose me poursuit. »

Il ne peut pas encore accéder pleinement à :

« J’ai détruit quelqu’un qui comptait pour moi. »

Et c’est précisément pour cela que l’œil ne disparaît jamais.

Ce n’est pas nécessairement la conscience morale déjà constituée qui poursuit Caïn.

On peut aussi y voir ce qui n’a justement pas encore pu devenir conscience morale.

De la terreur archaïque à la conscience morale

C’est probablement le mouvement le plus intéressant de cette lecture croisée de Victor Hugo, Freud et Melanie Klein.

Au commencement, il y a la fuite.

La menace.

La projection.

La peur d’être attaqué ou puni.

Puis, lorsque le développement psychique le permet, quelque chose peut changer.

La question n’est plus seulement :

regard intense dans l'obscurité

« Qu’est-ce qui va m’arriver ? »

Elle devient :

« Qu’est-ce que j’ai fait à l’autre ? »

C’est un déplacement considérable.

La conscience morale ne naît alors plus seulement de la peur d’une autorité extérieure.

Elle peut aussi venir de notre capacité à reconnaître l’autre comme quelqu’un que nous pouvons aimer et blesser à la fois.

Et dans notre vie quotidienne ?

Nous ne sommes évidemment pas Caïn.

Mais l’image de Victor Hugo peut nous parler dans des situations beaucoup plus ordinaires.

Lorsque nous accusons immédiatement l’autre sans pouvoir nous interroger sur notre propre réaction.

Lorsque nous fuyons une conversation parce que reconnaître notre part nous semble insupportable.

Lorsque nous avons tellement honte d’une erreur que nous préférons disparaître plutôt que la réparer.

Ou lorsque nous découvrons, après une dispute, que la personne que nous avons voulu repousser est aussi celle que nous ne voulions surtout pas perdre.

Ces mouvements ne sont pas des catégories dans lesquelles nous resterions enfermés pour toujours.

Nous pouvons passer de l’un à l’autre.

Et c’est justement cette mobilité psychique qui importe.

Ce que l’on peut travailler en thérapie

En thérapie, il ne s’agit pas de supprimer notre colère, notre agressivité, notre envie ou nos contradictions.

Il ne s’agit pas non plus de nous apprendre à nous accuser davantage.

Le travail peut plutôt consister à rendre progressivement pensable ce qui, jusque-là, ne pouvait être que fui, projeté ou agi.

Pourquoi cette remarque m’a-t-elle autant atteint ?

Pourquoi ai-je immédiatement vécu l’autre comme menaçant ?

Pourquoi ai-je tellement honte lorsque je me trompe ?

Pourquoi est-il si difficile de reconnaître que j’ai blessé quelqu’un que j’aime ?

Pouvoir se poser ces questions crée déjà un espace.

Et dans cet espace, il devient parfois possible de ne plus seulement fuir ou attaquer.

Il devient possible de penser.

Et parfois, de réparer.

Pour conclure

Victor Hugo n’écrivait évidemment pas un traité de psychanalyse.

Mais son œil qui poursuit Caïn donne une forme saisissante à quelque chose que Freud et Melanie Klein permettront ensuite de penser autrement.

Nous pouvons chercher à fuir ce qui nous menace intérieurement.

Nous pouvons le projeter au-dehors.

Nous pouvons nous cacher sous le poids de la honte.

Mais une autre voie devient possible lorsque nous pouvons progressivement reconnaître nos propres sentiments, y compris ceux que nous préférerions ne pas avoir.

La culpabilité ne signifie alors plus seulement :

« Je vais être puni. »

Elle peut devenir :

« J’ai pu blesser quelqu’un que j’aime, et cela compte pour moi. »

C’est à cet endroit que peut apparaître le désir de réparation.

Et peut-être est-ce aussi l’une des transformations essentielles de notre vie psychique :

passer de la peur du regard qui nous poursuit à la capacité de regarder nous-mêmes ce qui s’est passé.

Sources et références


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