Se protéger de la manipulation : ce que nos émotions peuvent nous apprendre
Il arrive qu'après une conversation, nous nous retrouvions à dire oui alors que nous voulions dire non, à nous sentir coupables sans très bien comprendre pourquoi ou à prendre une décision dans l'urgence simplement pour faire disparaître une tension.
Ces émotions ne prouvent pas nécessairement que quelqu'un cherche à nous manipuler. Mais lorsqu'elles apparaissent régulièrement dans une relation, elles peuvent devenir un signal à écouter.
Apprendre à reconnaître ce qui se passe en nous permet parfois de retrouver un espace entre la pression ressentie et notre réponse.
"La manipulation se nourrit de nos angles morts affectifs — la peur, la culpabilité, le besoin de reconnaissance. Apprendre à repérer ces mouvements en soi n'a rien d'abstrait : c'est ce qui permet, peu à peu, de ne plus réagir sans savoir pourquoi."
Quand une relation nous fait douter de nos propres choix
Nous avons probablement tous connu cette sensation.
Quelqu'un nous demande quelque chose.
Nous voudrions refuser.
Puis une phrase suffit :
« Je pensais pouvoir compter sur toi. »
Et soudain, la question n'est plus seulement de savoir si nous avons envie ou non de rendre ce service.
Nous nous demandons si nous sommes égoïstes, ingrats ou décevants.
Prenons un exemple.
Un collègue vous demande de reprendre un dossier un vendredi soir. Vous avez déjà beaucoup travaillé cette semaine et vous aviez prévu de rentrer chez vous.
Vous hésitez.
Il ajoute :
« Je pensais pouvoir compter sur toi. »
Vous acceptez.
Peut-être auriez-vous accepté de toute façon. Mais peut-être avez-vous surtout cherché, à cet instant, à faire disparaître la culpabilité provoquée par sa remarque.
C'est cette différence qui mérite d'être interrogée.
Dissonance cognitive
Projection émotionnelle
Biais d’autorité
Pourquoi certaines paroles nous atteignent-elles autant ?
Une pression affective ne produit pas exactement le même effet sur tout le monde.
Une personne particulièrement sensible à l'idée de décevoir pourra être touchée par :
« Je ne pensais pas ça de toi. »
Une personne qui craint d'être abandonnée pourra être davantage déstabilisée par :
« Si tu m'aimais vraiment, tu le ferais. »
Une autre, qui a besoin de se sentir irréprochable, pourra difficilement supporter qu'on mette en doute sa compétence ou sa générosité.
Cela ne signifie pas que nous sommes responsables lorsqu'une personne exerce une pression sur nous.
Mais connaître nos propres sensibilités peut nous aider à comprendre pourquoi certaines paroles ont autant de pouvoir sur nous.
À retenir — La pression émotionnelle
Une émotion intense n'est pas une preuve de manipulation.
En revanche, lorsque certaines paroles provoquent régulièrement culpabilité, peur ou urgence et nous conduisent à agir contre ce que nous souhaitions, il peut être utile de regarder plus attentivement la relation.
Nommer ce que l'on ressent avant de répondre
Nous cherchons souvent à faire disparaître rapidement une émotion désagréable.
Si quelqu'un nous fait culpabiliser, dire oui peut immédiatement nous soulager.
Si nous avons peur de perdre quelqu'un, céder peut nous rassurer.
Si nous nous sentons attaqués, nous pouvons nous justifier avant même d'avoir réfléchi.
C'est précisément à cet endroit qu'un petit déplacement peut devenir important.
« Qu'est-ce que je ressens en ce moment ? »
De la peur ?
De la culpabilité ?
De la honte ?
La crainte de décevoir ?
Nommer l'émotion ne signifie pas qu'elle disparaîtra.
Mais cela peut permettre de ne plus répondre uniquement pour s'en débarrasser.
Dans le couple comme au travail
Les pressions émotionnelles peuvent apparaître dans de nombreuses relations.
Elles ne signifient pas automatiquement que nous avons affaire à un « manipulateur ».
C'est aussi pour cette raison qu'il est utile d'observer la répétition et la dynamique de la relation, plutôt que de chercher immédiatement à poser une étiquette sur une personne.
Puis-je dire non sans être systématiquement culpabilisé ?
Puis-je exprimer mon désaccord ?
Mes limites sont-elles entendues ?
Après nos échanges, est-ce que je me retrouve régulièrement à douter de ce que j'ai pourtant clairement ressenti ?
Ces questions peuvent parfois être plus utiles que :
« Est-ce que cette personne est manipulatrice ? »
Se protéger ne signifie pas ne plus rien ressentir
Face à une relation dans laquelle nous nous sentons sous pression, nous pourrions être tentés de devenir plus méfiants, plus froids ou de ne plus écouter nos émotions.
Mais se protéger ne signifie pas construire une armure.
Nos émotions peuvent au contraire nous renseigner.
Une colère peut signaler qu'une limite a été franchie.
Une peur peut nous alerter.
Une culpabilité peut nous conduire à nous demander si nous avons réellement fait quelque chose de mal… ou si nous nous sentons simplement responsables du mécontentement de l'autre.
L'important n'est donc pas de considérer toutes nos émotions comme des vérités.
C'est de pouvoir les entendre avant de décider ce que nous allons en faire.
Ce que l'on peut travailler en thérapie
Certaines personnes savent très bien qu'elles devraient poser une limite et n'y arrivent pourtant pas.
Elles comprennent qu'elles n'ont pas à tout accepter, mais le simple fait de dire non provoque une culpabilité considérable.
C'est alors que la question devient plus personnelle.
Pourquoi est-il si difficile pour moi de décevoir ?
Pourquoi le mécontentement de l'autre me semble-t-il si dangereux ?
Pourquoi ai-je besoin que l'autre soit satisfait pour me sentir moi-même en sécurité ?
Le travail thérapeutique peut permettre d'explorer ces questions sans partir du principe que toute difficulté relationnelle serait nécessairement une manipulation.
Il s'agit plutôt de comprendre ce qui nous rend particulièrement vulnérables dans certaines relations et comment retrouver davantage de liberté dans nos choix.
L’avis d’une psychanalyste
Ressentir n'est pas une faiblesse.
Une émotion ne nous dit pas toujours exactement ce qui se passe, mais elle peut nous inviter à nous arrêter avant de répondre.
Et parfois, quelques instants suffisent pour qu'une autre question apparaisse :
« Est-ce vraiment ce que je veux faire, ou est-ce que j'essaie simplement de faire disparaître ce que je ressens ? »
C'est cette dernière question que je garderais comme encart final. Elle est très concrète et correspond parfaitement au sujet.

