Pourquoi l'envie nous pousse-t-elle à détruire ce qu'on aime ? L'éclairage de Melanie Klein
- La jalousie veut posséder, l'envie veut détruire ce que l'autre a pour ne plus souffrir de son manque.
- C'est un mécanisme inconscient qui empêche de dire "merci" et de recevoir de l'aide.
- Reconnaître cette envie en thérapie est le premier pas pour s'en libérer et retrouver des relations apaisées.
Pourquoi peut-on abîmer ce que l’on désire ?
Il arrive que la réussite, les qualités ou le bonheur d’une autre personne provoquent en nous quelque chose de difficile à reconnaître. Nous pouvons admirer quelqu’un et, en même temps, ressentir de l’agacement, de la colère ou l’envie de diminuer ce qu’il possède.
Pourquoi ce que nous désirons chez l’autre peut-il parfois devenir si difficile à supporter ?
Mélanie Klein s’est beaucoup intéressée à cette question. Pour elle, l’envie ne se réduit pas à un défaut ou à un mauvais sentiment. Elle nous renseigne aussi sur notre rapport au manque, à la dépendance et à ce que nous pouvons recevoir de l’autre.
Et surtout, éprouver de l’envie ne signifie pas que nous sommes incapables d’aimer. Amour, envie, gratitude et agressivité peuvent coexister. C’est précisément cette ambivalence que la psychanalyse cherche à comprendre.
Comprendre l’envie en psychanalyse : l’approche de Mélanie Klein
Au-delà de la jalousie : comprendre l’envie
L’envie est un sentiment que nous reconnaissons rarement facilement en nous. Il est souvent plus simple de dire que l’on admire quelqu’un, que l’on se compare à lui ou que sa réussite nous agace.
Dans Envie et gratitude, publié en 1957, Mélanie Klein donne pourtant à l’envie une place particulière. Elle la distingue notamment de la jalousie.
Dans la jalousie, il y a généralement un troisième : nous craignons de perdre quelqu’un au profit d’un autre. Dans l’envie, la relation est différente. Ce que possède l’autre peut devenir difficile à supporter précisément parce que nous en reconnaissons la valeur et que nous avons le sentiment d’en être privés.
Cela peut concerner quelque chose de très concret, mais aussi une qualité, une réussite, une capacité à aimer, à créer ou simplement à être heureux.
Parfois, plutôt que de reconnaître combien nous aimerions avoir ou recevoir ce que l’autre possède, nous pouvons être tentés d’en diminuer la valeur.
C’est là que la pensée de Mélanie Klein devient particulièrement intéressante : derrière l’envie, il n’y a pas seulement de l’hostilité. Il y a aussi le manque et la difficulté à dépendre de ce que l’autre peut nous apporter.
D’où vient l’envie selon Mélanie Klein ?
Pour Mélanie Klein, l’envie apparaît très tôt dans la vie psychique. Elle l’étudie notamment à partir de la relation du nourrisson au sein maternel.
Il faut évidemment comprendre cette idée dans le cadre de sa théorie psychanalytique. Le sein n’est pas seulement la nourriture. Il représente aussi ce dont l’enfant dépend : ce qui nourrit, apaise et procure de la satisfaction, mais qui n’est pas toujours disponible au moment où il le souhaite.
Le même objet peut donc être source de satisfaction et de frustration.
Cette expérience très précoce permet à Klein de penser une contradiction que nous pouvons retrouver plus tard dans nos relations : nous pouvons aimer ce dont nous avons besoin et, en même temps, éprouver de l’agressivité envers ce dont nous dépendons.
Pourquoi peut-on vouloir abîmer ce que l’on désire ?
C’est probablement l'un des aspects les plus déroutants de l’envie.
Lorsque ce que possède l’autre nous renvoie trop douloureusement à ce qui nous manque, diminuer sa valeur peut momentanément nous soulager.
On peut penser par exemple :
« Ce n’est finalement pas si extraordinaire. »
« Il ou elle a simplement eu de la chance. »
« Je n’en voudrais pas de toute façon. »
Cela ne signifie pas que chaque critique cache de l’envie. Mais il arrive que rabaisser ce que l’on désire permette de rendre le manque un peu moins douloureux.
Mélanie Klein retrouve cette dynamique dans le travail analytique : recevoir quelque chose de l’autre peut parfois être difficile lorsque cela nous confronte à notre propre dépendance ou au sentiment que l’autre possède quelque chose que nous n’avons pas.
C'est d'ailleurs ce que Mélanie Klein observe chez ses patients. L'un d'eux, en analyse depuis des années, rêvait que sa femme et son analyste devenaient petites, ternes, sans éclat. En les diminuant dans son rêve, il retrouvait une forme d'équilibre intérieur. Il ne supportait pas leur fécondité, qu'elle soit biologique ou intellectuelle. En les rabaissant, il apaisait son angoisse d'infériorité.
Quand recevoir devient difficile
C’est un aspect de sa pensée que je trouve particulièrement intéressant.
Nous imaginons volontiers que recevoir quelque chose de bon devrait nécessairement nous faire plaisir. Pourtant, ce n’est pas toujours aussi simple.
Accepter l’aide, les conseils, l’amour ou même les qualités d’une autre personne suppose aussi de reconnaître que nous ne pouvons pas tout nous donner à nous-mêmes.
Pour certaines personnes, cette dépendance est difficile à vivre.
Elles peuvent alors rejeter ce qu’on leur propose, dévaloriser celui qui les aide ou ne jamais trouver tout à fait satisfaisant ce qu’elles reçoivent.
Le paradoxe apparaît alors : nous pouvons repousser précisément ce dont nous aurions besoin.
Cela peut se retrouver dans une relation amoureuse, amicale, professionnelle et parfois jusque dans la relation thérapeutique.
Vous vous reconnaissez dans certaines de ces situations ?
Il ne s’agit pas de conclure trop rapidement : « Je suis envieux » ou « cette personne est envieuse ».
La question intéressante serait plutôt :
Qu’est-ce que la réussite ou les qualités de cette personne viennent toucher chez moi ?
C’est souvent à partir de ce que nous ressentons aujourd’hui que nous pouvons progressivement comprendre quelque chose de notre propre histoire.
L’envie dans nos relations quotidiennes
L’envie n’apparaît pas nécessairement de manière spectaculaire.
Elle peut se glisser dans une comparaison permanente, une remarque qui diminue l’autre, une difficulté à se réjouir sincèrement de sa réussite ou encore un besoin de trouver immédiatement ce qui ne va pas lorsqu’une personne nous annonce quelque chose d’heureux.
Et ces mouvements peuvent exister chez chacun de nous.
Ils deviennent surtout intéressants lorsqu’ils se répètent et commencent à abîmer nos relations.
Car plus une personne compte pour nous, plus ce qu’elle possède peut parfois nous toucher : sa réussite, son indépendance, son bonheur ou sa capacité à vivre quelque chose dont nous nous sentons privés.
Nous pouvons alors aimer quelqu’un tout en éprouvant quelque chose de beaucoup moins confortable à son égard.
Ces deux mouvements ne s’annulent pas nécessairement.
Vous vous reconnaissez dans ces situations et ressentez le besoin d’y voir plus clair ?
Envie et gratitude : deux mouvements qui peuvent coexister
Le titre choisi par Mélanie Klein, Envie et gratitude, est important.
Car son propos ne s’arrête pas à l’envie.
Pouvoir recevoir quelque chose de bon, reconnaître ce que l’autre nous apporte et en éprouver de la gratitude suppose progressivement de pouvoir accepter que l’autre soit différent de nous et possède quelque chose qui lui appartient.
Cela ne signifie pas idéaliser l’autre ni lui être éternellement redevable.
C’est simplement pouvoir reconnaître :
« Ce que tu m’apportes a de la valeur pour moi. »
Lorsque l’envie devient trop importante, cette reconnaissance peut devenir difficile. Ce qui est bon chez l’autre doit alors être diminué, critiqué ou rejeté pour être plus supportable.
La gratitude ouvre au contraire une autre possibilité : recevoir sans avoir besoin de détruire intérieurement celui dont nous recevons.
Sortir de la spirale de l’envie
On ne se débarrasse probablement pas de l’envie en se répétant qu’il ne faut pas être envieux.
La culpabilité risquerait même d’ajouter une difficulté supplémentaire.
Le travail thérapeutique peut plutôt permettre de s’interroger sur ce que cette envie vient protéger ou masquer.
Pourquoi la réussite de cette personne me touche-t-elle autant ?
Pourquoi est-il si difficile pour moi de recevoir ?
Pourquoi ai-je besoin de diminuer ce que j’admire pourtant ?
Pourquoi le bonheur de l’autre réveille-t-il quelque chose de douloureux en moi ?
Peu à peu, derrière l’envie peuvent apparaître d’autres sentiments : le manque, la peur de dépendre, le sentiment d’infériorité, la colère ou encore la crainte de ne pas être aimé.
L’envie devient alors moins une faute à condamner qu’un mouvement psychique dont on peut essayer de comprendre le sens.
Et c’est peut-être l’un des apports les plus précieux de Mélanie Klein : nous montrer que nous pouvons aimer et envier la même personne, vouloir recevoir d’elle et lui en vouloir d’avoir ce dont nous avons besoin.
Reconnaître cette ambivalence ne la fait pas disparaître immédiatement.
Mais cela permet déjà de ne plus être entièrement gouverné par elle.
Sortir de la spirale de l'envie pour réapprendre à aimer
Reconnaître l’envie n’est pas toujours facile, car elle touche à ce qui nous manque et à ce que nous avons parfois du mal à recevoir de l’autre. Pourtant, il ne s’agit pas de la condamner ni d’en avoir honte.
Pour Mélanie Klein, comprendre ce mouvement permet aussi de retrouver ce qui se trouve derrière : le besoin de l’autre, la peur de dépendre, mais également notre capacité à aimer et à éprouver de la gratitude.
En thérapie, mettre des mots sur ces sentiments contradictoires peut peu à peu permettre de ne plus avoir besoin de dévaloriser ou de rejeter ce que l’on désire.
On peut alors commencer à accepter que l’autre possède quelque chose de bon, sans que cela nous enlève quelque chose à nous-mêmes.

