Mélanie Klein et le Dualisme de l'Amour et de la Haine
Mélanie Klein : pourquoi peut-on aimer et détester la même personne ?
Il arrive d’aimer profondément quelqu’un et, à certains moments, de ne plus le supporter.
On peut avoir besoin de sa présence et vouloir s’en éloigner. Être reconnaissant pour ce qu’il nous apporte et lui en vouloir presque aussitôt. Aimer un parent tout en gardant beaucoup de colère contre lui. Aimer son conjoint et ressentir parfois de l’agacement, de la jalousie ou même de l’hostilité.
Ces sentiments peuvent nous troubler. Nous avons tendance à penser que, lorsque nous aimons vraiment quelqu’un, nous ne devrions pas éprouver tout cela.
Pourtant, l’amour et la haine ne s’excluent pas nécessairement.
C’est l’une des questions importantes dans la pensée de Melanie Klein : comment pouvons-nous éprouver des sentiments opposés envers une même personne sans que cela signifie que nous ne l’aimons plus ?
À retenir — L’ambivalence
L’ambivalence, c’est pouvoir éprouver des sentiments opposés envers une même personne.
On peut aimer quelqu’un et lui en vouloir, avoir besoin de lui et parfois vouloir s’en éloigner.
Aimer quelqu’un ne signifie pas tout aimer de lui
Dans les premières années de la vie, l’enfant ne peut pas encore saisir toute la complexité de la personne dont il dépend.
Lorsque sa mère, ou la personne qui prend soin de lui, répond à ses besoins, elle peut être vécue comme rassurante, apaisante.
Lorsqu’elle est absente ou qu’elle ne répond pas immédiatement à son attente, elle peut au contraire être ressentie comme frustrante.
Il ne s’agit évidemment pas de dire que le bébé pense consciemment : « ma mère est bonne » ou « ma mère est mauvaise ». Melanie Klein cherche à décrire quelque chose de beaucoup plus précoce dans notre vie psychique.
Peu à peu, l’enfant découvre que la personne qui le satisfait et celle qui le frustre sont une seule et même personne.
Cette évolution est importante. Elle permet progressivement de supporter une réalité que nous continuerons à rencontrer toute notre vie : quelqu’un peut nous faire du bien et nous décevoir, nous rassurer et nous mettre en colère, sans cesser pour autant d’être aimé.
Pourquoi certaines relations deviennent-elles « tout ou rien » ?
Même adultes, nous pouvons parfois avoir du mal à supporter cette ambivalence.
Une personne nous déçoit et, pendant un moment, tout ce qu’elle avait de bon semble disparaître. À l’inverse, lorsque nous avons très peur de perdre quelqu’un, nous pouvons avoir du mal à reconnaître ce qui nous fait souffrir dans la relation.
L’autre devient alors formidable ou insupportable, rassurant ou menaçant, mais difficilement les deux à la fois.
Dans la pensée de Melanie Klein, ce fonctionnement permet notamment de tenir séparés des sentiments contradictoires lorsqu’ils sont trop difficiles à éprouver ensemble.
Dans la vie quotidienne, cela peut donner :
« Après ce qu’il a fait, je ne veux plus rien savoir de lui. »
Puis, quelque temps plus tard :
« Pourtant, il me manque. »
Ce n’est pas forcément de l’incohérence. Deux sentiments différents peuvent coexister.
À retenir — Le clivage
Le clivage consiste à séparer ce qui est ressenti comme « bon » de ce qui est ressenti comme « mauvais ».
Chez l’adulte, on peut parfois en retrouver quelque chose lorsqu’une personne passe très vite, à nos yeux, de « formidable » à « insupportable » après une déception.
La colère ne fait pas disparaître l’amour
Nous pouvons être en colère contre quelqu’un auquel nous sommes profondément attachés. Nous pouvons même lui en vouloir précisément parce qu’il compte beaucoup pour nous.
Cela se rencontre souvent dans les relations familiales.
Un adulte peut aimer sa mère tout en lui reprochant certaines choses de son enfance. Il peut être reconnaissant pour ce qu’elle lui a donné et souffrir de ce qu’elle n’a pas pu lui donner.
Il n’est pas toujours nécessaire de choisir entre :
« J’ai eu une bonne mère. »
et
« Ma mère m’a fait souffrir. »
Les deux peuvent parfois appartenir à la même histoire.
Accepter cette ambivalence ne revient pas à excuser ce qui nous a blessés. Il s’agit plutôt de pouvoir reconnaître que nos liens sont rarement faits d’un seul sentiment.
À retenir — La position dépressive
Le terme peut prêter à confusion : la « position dépressive » ne désigne pas ici une dépression.
Chez Melanie Klein, elle correspond notamment au moment où l’enfant peut progressivement reconnaître que la personne qu’il aime et celle qui le frustre sont une seule et même personne.
Cela ouvre la possibilité de supporter davantage l’ambivalence : je peux être en colère contre toi sans cesser de t’aimer.
L’envie et la gratitude : recevoir de l’autre n’est pas toujours simple
Melanie Klein s’est également beaucoup intéressée à l’envie et à la gratitude.
Recevoir quelque chose de bon d’une autre personne paraît simple. Pourtant, cela suppose aussi de reconnaître que cette personne possède quelque chose dont nous avons besoin ou qui nous manque.
Et cela peut parfois être difficile.
Nous pouvons admirer quelqu’un et nous comparer à lui. Être heureux de sa réussite tout en ressentant une pointe d’envie. Apprécier son aide et, en même temps, ne pas aimer nous sentir dépendants.
Là encore, plusieurs mouvements peuvent exister ensemble.
Lorsque l’envie devient très présente, elle peut rendre plus difficile la possibilité de recevoir ce que l’autre apporte sans se sentir diminué ou menacé.
À retenir — L’envie
Pour Melanie Klein, l’envie ne consiste pas seulement à vouloir ce que l’autre possède.
Elle peut aussi rendre difficile le fait de recevoir quelque chose de bon de l’autre, parce que recevoir suppose de reconnaître que nous avons besoin de lui.
Pourquoi culpabilisons-nous parfois d’être en colère contre ceux que nous aimons ?
Parce que reconnaître notre agressivité envers quelqu’un que nous aimons n’est pas toujours facile.
Certaines personnes s’en veulent énormément après une dispute. D’autres retiennent leur colère pendant des années parce qu’elles ont peur qu’elle abîme la relation.
On peut alors préférer se taire, prendre sur soi ou se convaincre que cela n’a pas d’importance.
Mais la colère ne signifie pas nécessairement que le lien a disparu.
Elle peut aussi nous renseigner sur ce qui nous a blessés, sur une limite qui n’a pas été respectée, sur une attente déçue ou sur quelque chose que nous n’avons jamais réussi à dire.
La question devient alors moins :
« Ai-je le droit d’être en colère contre quelqu’un que j’aime ? »
que :
« Qu’est-ce que cette colère vient toucher chez moi ? »
Quand l’ambivalence devient difficile à vivre
Aimer et être en colère, vouloir rester et vouloir partir, désirer être proche tout en ayant besoin de distance : ces contradictions font partie de notre vie affective.
Elles deviennent plus difficiles lorsqu’elles nous enferment dans des mouvements qui se répètent.
Par exemple, idéaliser quelqu’un puis le rejeter dès qu’il nous déçoit. Se sentir très proche d’une personne puis éprouver soudain le besoin de couper le lien. Ou encore ne jamais oser exprimer sa colère par peur de perdre l’autre.
Il n’existe pas une explication unique à ces situations.
C’est justement l’histoire particulière de la personne, ses relations passées et ce qu’elle vit aujourd’hui qui permettent progressivement de comprendre ce qui se rejoue.
Ce que l’on peut travailler en thérapie
En thérapie, il ne s’agit pas de supprimer la colère, l’envie ou les sentiments contradictoires.
Il ne s’agit pas non plus de décider à la place de quelqu’un s’il doit aimer, pardonner, rester ou partir.
Le travail peut plutôt consister à mettre des mots sur ce qui semblait jusque-là impossible à penser :
Pourquoi cette personne provoque-t-elle autant de colère en moi ? Pourquoi ai-je tellement peur de la décevoir ? Pourquoi est-ce si difficile de reconnaître que je lui en veux alors que je l’aime ?
Peu à peu, il devient possible de regarder ces sentiments sans avoir immédiatement besoin d’en supprimer une partie.
Et parfois, supporter que deux sentiments contradictoires existent en même temps change déjà notre manière de vivre une relation.
À retenir
Nous pouvons aimer quelqu'un et lui en vouloir. Être reconnaissants pour ce que nous avons reçu et reconnaître aussi ce qui nous a manqué.
Pour Melanie Klein, grandir psychiquement suppose notamment de pouvoir supporter ces sentiments contradictoires sans avoir à choisir entre aimer ou détester.
Aimer quelqu'un, ce n'est pas ne jamais lui en vouloir. C'est aussi pouvoir reconnaître qu'une même personne peut nous faire du bien, nous décevoir et continuer à compter pour nous.

