Peut-on se libérer de sa famille sans couper le lien ?

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Quand le lien se coupe dans une famille : dispute entre les membres d'une famille

L'article en bref

Prendre ses distances avec sa famille ne signifie pas toujours rompre. Il arrive même qu’une personne coupe tout contact et reste pourtant profondément liée, intérieurement, à ceux dont elle s’est éloignée.

À l’inverse, certaines personnes maintiennent une relation tout en parvenant progressivement à ne plus subir les mêmes attentes, les mêmes blessures ou la même culpabilité.

La véritable question devient alors moins : « Dois-je partir ou rester ? » que : « Quelle place cette relation occupe-t-elle encore en moi ? »

Faut-il couper les liens avec sa famille pour se protéger ?

Dans certaines situations, prendre une distance importante est nécessaire. Lorsqu’une relation reste marquée par la violence, l’emprise, les humiliations ou la peur, l’éloignement peut constituer une véritable protection.

Mais toutes les souffrances familiales ne relèvent pas de ces situations.

Il existe aussi des relations beaucoup plus ambivalentes. On peut aimer ses parents et leur en vouloir. Désirer rester proche d’un frère ou d’une sœur tout en souffrant de cette proximité. Se sentir responsable d’un parent dont on voudrait pourtant pouvoir s’éloigner.

C’est alors que la décision devient difficile.

Car il ne s’agit plus seulement de savoir si une relation nous fait souffrir. Il faut aussi comprendre ce qui nous attache encore à elle.

La loyauté familiale : pourquoi est-il parfois si difficile de s’éloigner ?

Une famille sur plusieurs générations

Nous ne construisons pas nos relations familiales comme nous choisissons nos relations à l’âge adulte.

L’enfant dépend de ceux qui l’entourent. Il apprend à aimer, à attendre, à se protéger et à trouver sa place à l’intérieur de ces premiers liens.

Il peut ainsi se construire des loyautés profondes : ne pas décevoir, ne pas dépasser, rester celui ou celle dont la famille a besoin, protéger un parent fragile ou maintenir une certaine image familiale.

Ces positions peuvent continuer à agir longtemps après l’enfance.

Une personne devenue adulte peut alors savoir qu’une relation lui fait du mal et éprouver malgré tout une culpabilité considérable à l’idée de s’en éloigner.

Elle ne se demande pas seulement :

« Qu’est-ce qui est bon pour moi ? »

Une autre question, souvent plus silencieuse, intervient :

« Qu’est-ce que je risque de faire aux autres si je pense enfin à moi ? »

Vous vous reconnaissez dans ces situations ?

Couper le contact ne suffit pas toujours à se libérer

Il existe une différence essentielle entre la distance réelle et la distance psychique.

On peut ne plus voir quelqu’un depuis des années et continuer à lui parler intérieurement.

Rejouer une dispute.

Attendre encore des excuses.

Imaginer ce que cette personne penserait de nos choix.

Chercher à lui prouver qu’elle avait tort.

La relation a disparu de la vie quotidienne, mais elle continue d’occuper une place considérable dans la vie psychique.

C’est pourquoi une rupture ne produit pas automatiquement l’apaisement.

À l’inverse, certaines personnes continuent à voir leur famille mais ne se trouvent plus dans la même position intérieure. Elles attendent moins. Elles cessent progressivement de demander à un parent ce qu’il n’a jamais été capable de leur donner. Elles apprennent à poser des limites sans avoir constamment besoin de les justifier.

Le lien existe encore, mais il ne gouverne plus de la même manière leur existence.

La colère aide-t-elle à se séparer ?

La colère peut constituer une étape importante.

Elle permet parfois de reconnaître ce qui a été longtemps minimisé : une injustice, une préférence familiale, une humiliation, un abandon ou simplement une souffrance que personne n’avait voulu entendre.

Pouvoir penser : « Cela m’a fait du mal » constitue déjà un déplacement.

Mais la colère peut également devenir une nouvelle forme d’attachement lorsqu’elle occupe tout l’espace.

On ne vit alors plus avec l'autre, mais toujours contre lui.

Il ne s’agit donc pas de faire disparaître sa colère ni de pardonner à tout prix. Il s’agit plutôt de pouvoir l’entendre sans qu’elle devienne la seule manière de raconter son histoire.

Chaîne familiale et liens familiaux

Se libérer ne signifie pas forcément pardonner

C’est une confusion fréquente.

Comprendre l'histoire de ses parents ne signifie pas excuser ce qu'ils ont fait.

Reconnaître qu’un parent a lui-même connu des blessures ne supprime pas celles qu’il a pu infliger.

Et se libérer ne suppose pas nécessairement une réconciliation.

Il est parfois possible d’accepter qu’une réparation n’arrivera jamais.

Cette acceptation peut être douloureuse, mais elle modifie profondément la relation : on cesse peu à peu d’attendre de l’autre qu’il répare aujourd’hui ce qu’il n’a pas su donner autrefois.

Entre rupture et fusion, il existe beaucoup de positions

Nous avons parfois tendance à penser les relations familiales en deux possibilités : rester ou partir.

Dans la réalité, il en existe beaucoup d’autres.

On peut espacer les rencontres, ne plus aborder certains sujets, refuser certaines demandes, maintenir un contact limité ou simplement ne plus se rendre disponible de la même manière.

La distance nécessaire n’est donc pas identique pour chacun.

Pour certaines personnes, elle sera physique. Pour d’autres, elle sera principalement intérieure. Et dans certaines situations, la rupture complète restera nécessaire.

L’enjeu n’est pas de trouver la bonne distance en général, mais celle qui permet à une personne de ne plus sacrifier constamment son équilibre au maintien du lien.

La liberté psychique : lorsque la famille ne décide plus intérieurement à notre place 

Se libérer de sa famille ne signifie peut-être pas ne plus rien ressentir à son égard.

Cela pourrait plutôt signifier que l'amour, la colère, la culpabilité ou le besoin de reconnaissance cessent progressivement de décider à notre place.

On peut alors aimer sans tout accepter.

S’éloigner sans nécessairement haïr.

Reconnaître ce que l’on a reçu sans nier ce qui nous a manqué.

Et parfois renoncer à obtenir de ses proches la reconnaissance que l’on attend depuis longtemps.

En thérapie, la question n’est donc pas de dire à une personne si elle doit rester ou partir. Il s’agit de comprendre ce qui la maintient dans une relation, ce qu’elle y cherche encore, ce qu’elle redoute de perdre et pourquoi certaines limites lui semblent parfois impossibles à poser.

Le regard d’une psychanalyste

La séparation la plus importante n’est pas toujours celle que l’on voit.

Une personne peut avoir quitté sa famille depuis longtemps tout en continuant à vivre sous son regard. Une autre peut rester en lien et avoir pourtant acquis une véritable autonomie intérieure.

Se libérer consiste alors moins à effacer ceux qui nous ont construits qu’à faire en sorte qu’ils ne déterminent plus entièrement la manière dont nous vivons aujourd’hui.

Parfois cela passe par une distance. Parfois par une rupture. Parfois simplement par une transformation profonde de la relation.

La question n’est peut-être donc pas seulement : « Dois-je couper le lien ? », mais : « De quoi ai-je besoin de me séparer intérieurement pour pouvoir enfin vivre ma propre vie ? »