Quand la réussite fait peur, ou comment comprendre la « névrose d’échec »
Pourquoi est-ce que je me mets en difficulté au moment où les choses commencent enfin à marcher ?
Il arrive que l’on désire profondément réussir et que, pourtant, quelque chose semble nous retenir au moment d’avancer. On hésite, on renonce, on fait un choix qui nous dessert, parfois sans comprendre pourquoi.
Ce n’est pas nécessairement un manque de volonté. La réussite elle-même peut réveiller des conflits plus anciens : la peur de dépasser un parent, de s’éloigner de sa famille, de perdre sa place ou encore une culpabilité difficile à expliquer.
C’est ce paradoxe que la psychanalyse permet d’interroger : pourquoi pouvons-nous parfois avoir peur de ce que nous désirons pourtant ?
Peut-on avoir peur de réussir ?
Oui, mais pas nécessairement parce que la personne a consciemment peur du succès.
Réussir peut aussi représenter un changement : prendre une nouvelle place, être davantage regardé, devenir plus autonome, gagner plus que ses parents ou simplement ne plus être celui ou celle que l'on a toujours été.
Et parfois, ce que nous désirons nous confronte aussi à ce que nous risquons de perdre.
C'est là que la psychanalyse peut apporter un éclairage.
Ce que Freud avait observé
Freud s'est intéressé à des personnes qui semblaient rencontrer des difficultés précisément au moment où un désir allait se réaliser.
Cela peut paraître paradoxal : pourquoi souffrir lorsque les choses commencent enfin à aller bien ?
Une réussite peut parfois réveiller un conflit qui était jusque-là moins visible.
Il ne s'agit donc pas de conclure :
« J'échoue parce que mon inconscient ne veut pas que je réussisse. »
La question est plutôt :
« Qu'est-ce que cette réussite représente pour moi ? »
Et la réponse sera différente pour chacun.
Réussir peut aussi signifier se séparer
Imaginons une personne issue d'une famille dans laquelle personne n'a fait d'études longues.
Elle obtient un diplôme, puis un poste auquel elle aspirait depuis longtemps.
Elle est heureuse. Pourtant, quelque chose la gêne lorsqu'elle parle de sa réussite devant ses proches.
Elle minimise :
« Ce n'est pas grand-chose. »
Ou elle ajoute immédiatement :
« J'ai surtout eu de la chance. »
Pourquoi est-il si difficile de simplement reconnaître ce qu'elle a accompli ?
Peut-être craint-elle d'être regardée différemment. Peut-être ressent-elle une forme de culpabilité. Peut-être cela n'a-t-il absolument rien à voir avec sa famille.
C'est justement ce qu'il faut découvrir avec elle, plutôt que de l'interpréter à sa place.
Quand nous nous empêchons nous-mêmes
On utilise souvent le mot autosabotage.
Il peut être utile pour décrire ce que l'on observe : repousser systématiquement, abandonner juste avant d'aboutir, refuser une opportunité que l'on désirait pourtant.
Mais dire « je m'autosabote » n'explique finalement pas grand-chose.
La question intéressante est :
Pourquoi ce comportement apparaît-il précisément à ce moment-là ?
Une personne peut craindre l'échec.
Une autre peut redouter le regard des autres si elle réussit.
Une autre encore peut avoir du mal à s'autoriser quelque chose qu'elle n'a jamais vu autour d'elle.
Et parfois, les raisons sont beaucoup plus concrètes : fatigue, manque de confiance, conditions de travail, peur du changement ou projet qui ne correspond finalement plus à ce que l'on souhaite.
Tout n'est pas nécessairement inconscient.
La culpabilité de réussir
Il arrive néanmoins que la réussite s'accompagne d'un sentiment étrange de culpabilité.
« Pourquoi moi alors que mon frère n'a pas eu cette chance ? »
« Mes parents se sont sacrifiés pour moi. »
« J'ai l'impression de les abandonner. »
Ces pensées peuvent sembler irrationnelles à la personne elle-même.
Pourtant, elles nous renseignent sur ce que réussir représente pour elle.
Grandir, devenir autonome et construire sa propre vie suppose aussi de se différencier de ceux que l'on aime.
Cette séparation n'est pas forcément vécue comme une trahison. Mais pour certaines personnes, elle peut être difficile.
Est-ce forcément lié à l'enfance ?
Non.
Notre histoire compte, bien sûr. Les attentes familiales, la place que nous avons occupée, la manière dont nos réussites ou nos échecs ont été accueillis peuvent avoir laissé des traces.
Mais il faut éviter de reconstruire automatiquement une enfance qui expliquerait tout.
Une difficulté actuelle peut avoir plusieurs origines.
C'est pourquoi le travail thérapeutique ne consiste pas à chercher absolument « ce qui s'est passé dans votre enfance », mais à écouter ce qui revient aujourd'hui et les associations que la personne fait elle-même avec son histoire.
Sortir de la répétition
Lorsqu'une personne constate qu'elle abandonne régulièrement au même moment, qu'elle refuse les opportunités qu'elle désirait ou qu'elle ne parvient jamais à profiter de ses réussites, cela peut être intéressant à travailler.
Pas pour lui dire :
« Vous avez peur de réussir. »
Mais pour essayer de comprendre avec elle :
Qu'est-ce qui devient difficile lorsque les choses commencent à fonctionner ?
Est-ce le changement ? Le regard des autres ? La responsabilité ? La peur de perdre ? La culpabilité ? Ou autre chose encore ?
Mettre des mots sur ce qui se répète ne règle pas tout immédiatement.
Mais cela permet parfois de ne plus considérer l'échec uniquement comme la preuve que l'on manque de volonté ou que l'on est incapable de réussir.
Réussir sans avoir à s'en excuser
La « névrose d'échec » est une notion psychanalytique. Elle ne signifie pas que chaque échec cache un conflit inconscient, ni que toute personne qui hésite devant une réussite relève de ce mécanisme.
Elle nous invite plutôt à regarder un paradoxe :
parfois, obtenir ce que nous désirons peut aussi nous confronter à quelque chose que nous redoutons.
Comprendre ce que représente une réussite pour soi peut alors permettre de distinguer ce que l'on désire réellement de ce qui nous retient.
Et parfois, de s'autoriser progressivement à prendre une place que l'on n'avait jusque-là jamais pensé pouvoir occuper.

