Repérer les jeux pervers dans une famille

L'article en bref

  • L’expression « mère toxique » peut soulager en mettant des mots sur une souffrance, mais elle peut aussi enfermer dans une explication unique.
  • Ce terme, venu du champ du « poison », glisse facilement vers un jugement moral plutôt que vers la compréhension d’une histoire.
  • Sa diffusion s’inscrit dans un contexte culturel (psychologisation, normes de bien-être, idéal de “régulation” émotionnelle) qui rend la mère plus facilement responsable.
  • Réintroduire de la nuance ne nie pas les violences : cela permet de protéger, de penser et de se réapproprier son histoire sans rester figé dans un rôle ou une culpabilité.

Une mère téléphone à sa fille adulte trois fois par jour. Elle s'inquiète, dit elle, seulement parce qu'elle l'aime. Quand la fille tente d'espacer les appels, la mère tombe malade, ou son père appelle pour dire qu'elle a pleuré toute la soirée. La fille rappelle, s'excuse. Elle ne sait plus si elle est ingrate ou étouffée. Elle finit par consulter, non pour sa mère, mais pour un eczéma qui ne cède à aucun traitement.

C'est souvent par là que se donnent à voir les jeux pervers dans une famille : par un symptôme qui parle à la place de celui qui ne peut plus dire. Le corps prend le relais quand la parole a été confisquée.

Si vous reconnaissez cette confusion, entre l'amour qu'on vous porte et l'étouffement qu'on subit, entre la sollicitude et le contrôle, ce texte vous regarde.

Ce que recouvre l'expression « jeu pervers »

Il faut préciser d'emblée : parler de jeux pervers dans une famille ne revient pas à poser un diagnostic de perversion sur l'un de ses membres. Paul Claude Racamier distinguait la structure perverse, rare, cliniquement identifiable, du fonctionnement pervers, dynamique relationnelle beaucoup plus répandue qui peut traverser des familles par ailleurs ordinaires. Ce qui est en jeu, ce n'est pas la nature de la personne, mais la manière dont circulent les places, les paroles et les responsabilités dans le système.

Ce fonctionnement se reconnaît à quelques marqueurs : des discours culpabilisateurs présentés comme de la sollicitude, des demandes contradictoires qui rendent toute réponse fautive, une disqualification systématique du ressenti de l'autre, des alliances transversales qui inversent les niveaux hiérarchiques. Un parent fait équipe avec un enfant contre l'autre parent. Un enfant est érigé en confident ou en juge des adultes.

Alberto Eiguer, dans « La violence perverse en famille et ses effets psychosomatiques » (Le Divan familial, vol. 42, n°1, 2019), écrit : « Ces liens se caractérisent par la dégradation de l'intégrité narcissique d'un des membres du lien avec affaiblissement de l'estime de soi, à la suite d'humiliations. La victime du pervers souffre d'évanouissements, d'affections allergiques, gastro intestinales, articulaires, vasculaires, des somatisations ou des maladies psychosomatiques, avec base anatomique. L'agent pervers développe à son tour des troubles physiques lorsqu'il perd sa position de supériorité et qu'il ne peut exprimer sa détresse, délirer ou halluciner. »

L'un et l'autre sont pris. C'est une des difficultés cliniques : celui qui exerce le jeu pervers n'en est pas nécessairement le maître conscient. Il en est souvent l'héritier.

Pourquoi ces jeux sont si difficiles à voir

Ils sont dissimulés, précisément, parce qu'ils empruntent le langage de l'amour, du souci, de la protection. « Je te dis ça pour ton bien. » « Si je m'inquiète, c'est parce que tu comptes. » « Ta sœur est plus fragile, tu dois comprendre. » Ces énoncés ne sont pas mensongers au sens strict. Ils remplissent une fonction défensive : ils protègent celui qui les prononce d'avoir à reconnaître ce qu'il fait à l'autre, et ils protègent le système familial d'avoir à se réorganiser.

Un enfant élevé dans ce climat apprend à douter de ses perceptions avant même de savoir les nommer. Il pressent une gêne, une contradiction, mais on lui répond qu'il exagère, qu'il est trop sensible, qu'il n'a pas compris. Il finit par se ranger à la version du système. Le prix de cette adaptation est ce que Ferenczi appelait la confusion des langues : l'enfant parle la langue de l'autre pour survivre, et perd peu à peu l'accès à la sienne.

Les signes qui reviennent en consultation sont assez constants. Une culpabilité diffuse, dont on ne trouve pas la source. L'impression, en présence de certains proches, de marcher sur des œufs. Une difficulté à distinguer ses propres émotions de celles qu'on attend de nous. Un affaissement progressif de la confiance en soi qui semble sans cause identifiable. Un isolement qui s'installe sans qu'on l'ait choisi. Des symptômes du corps : digestifs, cutanés, douloureux, qui résistent aux traitements.

Vous vous reconnaissez dans ces situations et ressentez le besoin d’y voir plus clair ?

Le triangle pervers

Jean Claude Maes, dans « La 'chose' sectaire » (Psychothérapies, vol. 22, n°3), propose une lecture qui éclaire ce qui se joue dans beaucoup de configurations familiales : « On peut différencier les relations en relations verticales et horizontales, en disant que les premières mettent en rapport des personnes qui ne sont pas au même niveau hiérarchique, par exemple les parents et les enfants, alors que les secondes mettent en rapport des personnes qui sont au même niveau hiérarchique, par exemple une fratrie. Le triangle œdipien, c'est la présence, dans le niveau hiérarchique supérieur, d'au moins deux personnes, dont la relation, comparée à la relation verticale, montre la différence entre les individus. Le triangle pervers, tel que je le comprends, c'est un triangle qui met cette différenciation en péril, en plaçant l'un des membres du triangle à un niveau où il ne doit pas être : par exemple, un père fait alliance avec son fils contre la mère, qui se retrouve ainsi en position d'infériorité. »

Ce déplacement des places est le cœur du problème. Un enfant enrôlé comme allié d'un parent contre l'autre n'occupe plus la place d'enfant. Il devient partenaire, juge, arbitre, position qu'il n'a pas les moyens psychiques de tenir, et qui va peser sur ses relations bien au delà de l'enfance.

Les enfants face à cette triangulation portent souvent seuls le symptôme. Là où le système se tait, le corps parle, la dépression s'installe, l'anxiété chronique prend racine. C'est pourquoi le repérage de ces configurations est crucial : non pour les « réparer », mais pour les nommer et créer enfin un espace où ce qui s'est tapi dans le silence peut avoir droit à une parole.

Ce que la thérapie peut, et ce qu'elle ne peut pas

Il faut être honnête sur ce point. La thérapie familiale ne dissout pas les jeux pervers. Elle ne rend pas manipulateur celui qui l'est, capable soudain d'empathie. Elle ne restitue pas à celui qui a été effacé les années où il n'a pas existé. Elle ne réconcilie pas nécessairement. Parfois, elle sépare, parce que la séparation était ce qui manquait.

Ce qu'elle peut faire est plus modeste, et plus décisif. Elle nomme. Elle donne des mots à ce qui circulait sans mot et qui, faute de mot, passait par le corps. Elle rend visible la structure : qui parle à travers qui, qui porte le symptôme pour qui, quelle place chacun occupe et à quel coût. Elle rouvre la possibilité de se déplacer dans un système qui semblait figé.

Pour l'enfant devenu adulte, ce déplacement peut prendre la forme d'un simple constat : ce qui se passait chez moi n'était pas normal, même si personne autour ne l'a nommé. Pour le parent qui reconnaît, souvent tardivement, sa propre part dans le fonctionnement, il s'agit d'un travail plus lent : accepter qu'on ait pu faire, sans le vouloir, ce qui a été fait à soi.

Ne pas conclure trop vite

Il est tentant, en écrivant sur ces sujets, de finir par une phrase qui rassure. La famille devrait être un lieu d'amour, la thérapie permet de retrouver l'harmonie, il n'est jamais trop tard. Ces phrases sont vraies par endroits, fausses ailleurs, et elles trahissent souvent ce que traversent les personnes qui viennent consulter.

Ce qu'une thérapie ne peut pas faire, c'est effacer la trace de ces dynamiques. Ce qu'elle peut faire, c'est changer votre rapport à cette trace, et parfois, cela suffit pour que la génération suivante n'ait pas à en porter.


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