Sommes-nous tous un peu narcissiques ? Comprendre le narcissisme sans le réduire à un trouble
La question surgit souvent après un moment de déséquilibre émotionnel, comme lorsqu'une relation amoureuse se termine et que l'on entend des mots qui blessent (« tu ne penses qu'à toi ») ou bien quand une dispute laisse un goût amer parce qu'on a refusé d'admettre ses torts. Parfois, elle naît simplement d'une lecture sur le sujet et d'un léger vertige devant son propre reflet.
Se demander si l'on est narcissique revient donc à ouvrir une fenêtre sur soi-même, c'est déjà une démarche lucide, voire courageuse. C'est d'ailleurs ce que les cliniciens rappellent souvent, puisque la véritable pathologie du narcissisme empêche précisément toute remise en question sincère.
Il arrive d'ailleurs que certaines personnes consultent précisément parce qu'elles ont l'impression d'être égoïstes avec les autres ou avec leur partenaire. Elles arrivent en séance terrifiées à l'idée d'être elles-mêmes un pervers ou une perverse narcissique. Cette angoisse-là est en soi très révélatrice car elle suppose une capacité à se remettre en question, à ressentir de la culpabilité, à craindre de faire du mal à l'autre. Autant de dispositions psychiques que le trouble narcissique constitué rend précisément impossibles. C'est ce que nous allons aborder dans cet article.
Le narcissisme, une composante normale de la vie psychique
Une composante identitaire nécessaire
Alors, il faut dire que le narcissisme n'appartient pas seulement au registre du trouble psychique. Il fait partie intégrante de la construction identitaire, comme une composante nécessaire pour maintenir l'équilibre interne.
Freud avait déjà posé les bases de cette idée lorsqu'il distinguait le narcissisme primaire (celui du nourrisson qui ne différencie pas encore son moi du reste du monde) et le narcissisme secondaire (qui apparaît lorsque la libido se retire vers soi après une déception).
Autrement dit, aimer son image intérieure sert à se protéger et à exister dans le regard des autres, même si cela peut parfois dériver vers un excès, ou plutôt vers une rigidité défensive.
Sans un minimum d'amour-propre, impossible de créer, de désirer ou même d'aimer autrui. Le problème survient lorsque ce mouvement naturel s'intensifie jusqu'à devenir exclusif.
Le problème survient lorsque ce mouvement naturel s'intensifie jusqu'à devenir exclusif. L'individu organise alors ses relations autour de la sauvegarde de son ego et réagit violemment à toute atteinte symbolique. On parle ici d'un glissement progressif entre un trait normal et un fonctionnement pathologique.
Traits narcissiques, personnalité narcissique, trouble constitué : quelles différences ?
On distingue plusieurs niveaux pour comprendre ce continuum. D'abord viennent les traits narcissiques que tout individu manifeste selon les contextes (besoin d'être reconnu, sensibilité aux critiques, tendance à se mettre en valeur). Ces attitudes varient avec le stress ou les étapes de vie et ne traduisent pas forcément un trouble.
Ensuite existe la personnalité narcissique qui correspond à une organisation plus stable où la recherche d'admiration devient quasi permanente. La personne alterne alors entre idéalisation d'elle-même et dévalorisation des autres tout en conservant malgré tout une capacité d'introspection suffisante pour évoluer dans un cadre thérapeutique adapté. Enfin vient le trouble avéré lorsque ces mécanismes dominent totalement la vie relationnelle et que toute blessure perçue provoque colère ou retrait massif.
En fin de compte, chacun porte en soi une certaine dose de narcissisme puisqu'il s'agit d'un mécanisme psychique aussi utile que fragile. S'interroger sur sa propre part revient donc non pas à se juger mais à mieux comprendre comment on cherche amour et reconnaissance ou comment on tente de rester entier au milieu des miroirs sociaux qui nous entourent.
Comment reconnaître le trouble narcissique sans s'y perdre
Se poser la question : déjà une réponse ?
Le trouble que les cliniciens décrivent dans le manuel de référence en santé mentale (le DSM-5) correspond à un mode de fonctionnement psychique qui se montre à la fois envahissant et difficilement modulable. Il touche pratiquement tous les domaines de la vie quotidienne puisque la personne concernée organise son rapport au monde autour d'une image d'elle-même qu'elle perçoit comme supérieure. C'est surtout à ce niveau que l'on rejoint ce que la littérature française appelle communément « pervers narcissique », expression qui traduit une forme extrême où l'autre devient un instrument plutôt qu'un partenaire.
Il faut dire que ce type de structure se manifeste par plusieurs éléments cliniques bien identifiés. Je vous invite à lire les articles précédents sur le pervers narcissique. On peut dire schématiquement que toute remise en question est vécue comme une menace directe pour l'équilibre interne, c'est d'ailleurs ce qui rend le travail thérapeutique délicat, voire impossible.
Alors, quand quelqu'un se demande sincèrement « suis-je narcissique ? », cela traduit déjà une ouverture intérieure que ne présentent pas ceux dont le trouble est pleinement établi. Leur système psychique fonctionne avec des défenses puissantes qui bloquent l'accès à la culpabilité ou au doute.
En revanche, celui ou celle qui peut supporter un instant d'inconfort devant sa propre image démontre une souplesse psychologique précieuse pour évoluer. En quelque sorte, poser la question revient déjà à y répondre partiellement.
Comment s'observer soi-même honnêtement
On peut pratiquer une auto-observation lucide (sans complaisance mais aussi sans jugement). On peut par exemple s'interroger sur sa réaction aux critiques, même lorsqu'elles sont formulées avec bienveillance. Est-on capable d'entendre un désaccord sans ressentir une attaque personnelle ? Peut-on rester attentif aux besoins de l'autre sans ramener immédiatement la conversation vers soi ? Ces petites vérifications intérieures valent parfois davantage qu'un long discours théorique.
La culpabilité constitue également un indicateur intéressant puisqu'elle signale que l'on reconnaît avoir pu blesser quelqu'un tout en restant debout émotionnellement. De même, la qualité des relations révèle beaucoup sur notre équilibre narcissique car elle montre si nous savons donner sans attendre retour immédiat ou si nous investissons autrui seulement lorsque cela nourrit notre estime personnelle.
Ce que la thérapie peut faire
Comprendre et apprivoiser son narcissisme
La thérapie n'a donc pas pour vocation de faire disparaître le narcissisme puisque ce serait vouloir supprimer une partie de ce qui nous constitue intrinsèquement. Elle cherche plutôt à comprendre comment il s'est structuré, quelles blessures anciennes il protège et comment il organise à notre insu nos façons d'aimer ou de nous défendre.
Ce travail suppose d'accepter certains moments d'inconfort, comme reconnaître qu'on a pu faire du mal ou renoncer à une image trop lisse de soi-même. Mais il ouvre aussi sur quelque chose de précieux… des relations plus authentiques, une estime de soi moins dépendante du regard extérieur et une capacité à rencontrer l'autre dans sa différence plutôt que dans ce qu'il nous renvoie.
Vous souhaitez explorer ces questions ?
Si cette question revient souvent (“est-ce que je suis égoïste ?”, “est-ce que je fais du mal ?”), la consultation peut aider à démêler ce qui relève d’une période de fragilité, d’un schéma relationnel, ou d’une estime de soi instable, sans étiquette et sans jugement.
Je reçois en consultation à Marseille, dans un cadre individuel ou en thérapie de couple, pour accompagner ce type de questionnement avec la rigueur et la bienveillance qu'il mérite. La première séance est un espace pour vous, sans engagement, simplement pour commencer à mettre des mots sur ce que vous portez.
